
Forêt domaniale de Verrières : une forêt urbaine exploitée à 100 %
La forêt domaniale de Verrières (563 ha) est une forêt située près de Paris, très fréquentée, et insérée dans un tissu urbain dense. Espace Boisé Classé (EBC), elle est insérée dans le site classé de la Vallée de la Bièvre et le site inscrit de la Vallée de la Bièvre et les étangs de Saclay[1]. Ses fonctions principales sont sociales et écologiques, telles que reconnues dans son plan d’aménagement[2].
La fiche de synthèse de l’aménagement 2004-2028 met en évidence des enjeux très élevés sur l’ensemble du massif :
-
forte vocation paysagère, protection de l’eau et d’accueil du public (276 hectares à enjeu fort) ;
-
zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique ZNIEFF de type II (89 ha) ;
-
réserve biologique intégrale RBI (40 ha à enjeu fort) ;
-
forte sensibilité des sols au tassement (400 ha concernés).
👉 Pourtant 503 ha sur 575 ha (soit près de 87 %) sont classés en sylviculture de production. Les 72 ha restant correspondent à la réserve et les emprises au sol (routes, parkings, maisons forestières, lignes HT).
Sur la période 2005–2024 nous avons analysé les données officielles de l’ONF. Elles mettent en évidence les orientations d'une gestion fortement axée sur l’exploitation du bois.
[1] Classement de la Haute Vallée de la Bièvre :www.valleedelabievre.fr/classement-de-la-haute-vallee-de-la-bievre/
[2] Plan d‘aménagement de la forêt de Verrières 2004-2025 2024 : www.onf.fr/vivre-la-foret/documents-de-gestion-durable/%2B%2Bamgt%2B%2BA000360V::amenagement-de-la-foret-domaniale-de-verrieres.html
Ce qu'il faut retenir :
-
La forêt de Verrières produit moins de bois qu’il y a 30 ans : sa croissance est passée de 5 à 4,05 m³/ha/an sous l’effet du changement climatique en une trentaine d’années (–19 %).
-
Entre 2005–2024, 98,5 % de ce que la forêt a produit a été prélevé.
-
La baisse récente des prélèvements correspond à un rattrapage après des prélèvements excessifs entre 2005 et 2017.
-
Les volumes des coupes des deux derniers plans d’aménagement ont été systématiquement dépassés : l’équilibre affiché est comptable, pas écologique.
1. Une forêt qui pousse moins… mais exploitée au maximum
Le Plan d’Aménagement est la feuille de route du forestier. Il fixe le cadre de la gestion et les volumes de bois à récolter. Celui couvrant la période 2005-2024 de la forêt, a été établi sur des estimations de croissance plus favorables que ce qu'on observe aujourd’hui, du fait de sa durée (20 ans) et d'un contexte climatique qui s’est fortement dégradé.
Comme l’ensemble des forêts françaises, Verrières subit les effets du réchauffement climatique.
Entre 1991 et 2024, sa croissance biologique a diminué de 19 %, passant de 5 m³/ha à 4,05 m³/ha en une trentaine d’années (source ONF).
Avec une trajectoire à +4°C d’ici 2100, tous les indicateurs montrent que cette baisse va se poursuivre.
Analyse des récoltes 2005-2024 (m3/ha/an) :
-
Production biologique estimée en surface de production : 4,05
-
Prévisions des coupes en surface de production : 3,57
-
Total des récoltes vendues + produits accidentels = 3,99
-
Taux de prélèvement (total des récoltes/production biologique x100) : 98,5%
Sur la surface exploitée, le total des récoltes vendues a été supérieur aux prévisions. C’est donc près de 100% de l’accroissement biologique qui a été récolté.
👉Prélever l’intégralité de l’accroissement revient à maintenir la forêt en tension permanente, sans marge de résistance pour faire face aux aléas climatiques.
2. Des plans d’aménagement systématiquement dépassés
Sur les deux derniers plans d’aménagements (1991-2005 et 2005-2024), les mêmes constats s’imposent : les volumes vendus sont supérieurs aux volumes prévus.
Contrairement aux discours, les coupes accidentelles (sanitaires, sécurité, entretien lignes HT) ne sont pas déduites des objectifs de prélèvement : elles viennent s’y ajouter. Les travaux d'entretien sous les lignes HT, sont par ailleurs prévisibles puisqu'elles interviennent en moyenne tous les 5 à 10 ans.
👉 Les aléas climatiques vont peser de plus en plus sur ces « accidents » (dépérissements, tempêtes, incendies, sécheresses et canicules). Ils doivent être intégrés aux prévisions, et non continuer à majorer les prélèvements.

Document ONF : comité de forêt 2025
3. Un équilibre comptable
Notre analyse des cumuls, année après année, confirme une pression continue sur l’écosystème :
-
entre 2005 et 2017, on a coupé plus de bois que la forêt n’en produisait ;
-
après 2017, les coupes diminuent. Il s’agit d’un rattrapage pour corriger les volumes élevés entre 2005-2017.
👉Ce modèle de gestion peut être qualifié de « durable » sur le papier, mais beaucoup moins pour la santé de l’écosystème.
Le cumul d’une année sur l’autre permet de mieux voir la tendance générale que les chiffres année par année.
Notre graphique fait apparaître pour chaque année :
- Le volume de prélèvements prévu cumulé depuis 2005 (courbe noire pointillée).
- L’accroissement naturel cumulé (courbe noire).
- Le volume prélevé dans l’année (non cumulé - barres bleues).
- Le volume prélevé cumulé (courbe mauve et verte).
- Le bilan cumulé : accroissement naturel moins volume prélevé (courbe rouge).

Notre analyse des cumuls année après année 2005-2024
Dans son document (ci-dessous), l’ONF fait apparaître une courbe de tendance à la baisse des volumes prélevés. Mais la lecture cumulée montre que cette baisse est uniquement due aux coupes excessives en début de période (2005-2017). Elle correspond à un rattrapage. Sans ce ralentissement tardif, le bilan serait aujourd’hui très négatif.

Document ONF : comité de forêt 2025
4. Le nouveau plan d’aménagement maintient la pression
Les indicateurs nationaux confirment la situation critique des forêts françaises : en dix ans, la croissance des arbres a chuté de 50 %, leur mortalité a augmenté de 125 % et le puits de carbone forestier s’est effondré (IGN).
En Île-de-France, le taux moyen de prélèvement (forêts publiques et privées, IGN 2015-2023 [3]) est d'environ 55% de l’accroissement biologique. À Verrières, il dépasse 98,5% !
Un niveau soutenu, surtout pour une forêt périurbaine très fréquentée.
La baisse de la production biologique réduit la ressource en bois mobilisable et complique la planification des récoltes. Ici, les coupes ne prennent pas la forme de coupes rases, mais d’un prélèvement continu, destiné à abaisser la place occupée par les arbres sur le sol, à 18 m² de surface terrière par hectare : un choix économique.
Le nouveau plan d’aménagement 2025–2044 poursuit cette pression pour les vingt prochaines années :
-
prélèvement de 100 % de l’accroissement, un taux supérieur au plan précédent. Une trajectoire qui appauvrit progressivement l’écosystème confronté à une crise climatique sans précédent ; c’est cette trajectoire qu’il est aujourd’hui urgent de remettre en question.
-
coupes de très gros bois, pourtant essentiels à la biodiversité, à la résilience, au stockage du carbone. Un jeune arbre ne remplace pas un arbre mature. Notre forêt est jeune, laissons-la vieillir !
👉Cette gestion maintient une forte pression sur un massif déjà fragilisé, sans réduction claire des prélèvements, alors même que 400 ha présentent des sols très sensibles au tassement.
[3]Mémento IGN : https://www.calameo.com/read/0011885827c418636cbd4
5. Conclusion
La forêt de Verrières n'est pas une usine à bois.
Il est illusoire de vouloir augmenter la récolte de bois dans cette forêt urbaine, parmi les plus fréquentées d’Île-de-France. Prélever davantage, c’est empêcher la forêt d’atteindre sa maturité, réduire la biodiversité des stades mûrs et sénescents, affaiblir le durablement le puits de carbone, et produire un bois de moindre qualité, souvent destiné à être brûlé plutôt qu’utilisé en bois d’œuvre.
Faut-il qu’une forêt publique soit « rentable » ?
La réduire à un stock de bois, c’est oublier sa valeur : celle d’un patrimoine collectif vivant à préserver.
Sa richesse ne se compte ni en mètres cubes ni en bilans comptables, mais dans les services essentiels qu’elle fournit à tous et à toutes : biodiversité, fraîcheur, stockage de carbone, maintien d’un sol vivant, santé publique et lien social.
Dans ce contexte, son classement en forêt de protection annoncé et attendu pour 2025 dans le cadre du Programme régional de la forêt et du bois de la région IDF 2019-2029 [4], n’a toujours pas été acté. Tout retard dans la procédure de classement augmente les risques de grignotage de la forêt.
Ce que nous défendons :
-
Une baisse réelle des prélèvements, pas des ajustements temporaires.
-
Une extension significative des îlots de vieillissement et de sénescence, au-delà de la RBI. La biodiversité a besoin de continuité.
-
Une réduction forte des interventions mécanisées sur les 400 ha de sols très sensibles au tassement.
-
L’adoption du principe de précaution : plus l’incertitude climatique est forte, plus la pression des travaux doit être faible.
-
Une gestion de la forêt dans l’intérêt général, et non selon une logique de rentabilité économique.
[4] https://driaaf.ile-de-france.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/PRFB_VF__sans_annexes__cle0fcbc3.pdf
Origine des chiffres pour le graphique des cumuls :
Les chiffres proviennent, soit directement des documents de l’ONF, soit de conversions entre chiffres à l’hectare et chiffres totaux, lorsque ces derniers ne sont pas donnés par l’ONF. La surface retenue est de 503,24 hectares, soit la surface indiquée en sylviculture de production dans la fiche de synthèse ONF 2004-2028 (disponible au même endroit que le document d’aménagement).
Production biologique : 4,05x503,24=2 038 m3/an (document sur le schéma d’accueil du public).
Volume prévu : 1920 m3/an (fiche de synthèse de l'aménagement 2004-2028 ).
Volume vendu donné année par année, total sur 20 ans 40 612 m3, soit par an/hectare 4,04 (l’ONF donne 3,99).


Coupes de sécurité sous les pylônes


